Lubumbashi et Kolwezi, villes minières affamées de produits frais
Introduction : le choc de Kasumbalesa
À Kasumbalesa, il suffit parfois de regarder la route pour comprendre une partie du drame économique du Haut-Katanga. Des camions chargés de tomates, d’oignons, de pommes de terre, de légumes et parfois de produits transformés traversent la frontière en direction de la RDC. Ils viennent de Zambie. Et ils ne viennent pas par hasard.
Pour beaucoup de jeunes de Lubumbashi, de Kolwezi, de Kipushi ou de Kasumbalesa même, ce spectacle est devenu banal. Mais il devrait choquer. Comment expliquer qu’au cœur d’une région riche en minerais, traversée par des terres fertiles, on continue d’importer une grande partie de ce qu’on mange chaque jour ? Comment comprendre que des villes qui brassent des millions de dollars dans les mines restent dépendantes pour nourrir leurs populations ?
C’est là tout le paradoxe. Le Haut-Katanga et le Lualaba exportent du cuivre, du cobalt et des devises. Mais sur le plan alimentaire, ils importent encore leur survie. On extrait sous terre, mais on ne produit pas assez à la surface. On fait tourner les concasseurs, mais pas assez les champs. On compte les tonnes de minerais, mais on oublie les tonnes de nourriture qu’il faut chaque jour pour faire vivre les familles, les mineurs, les commerçants, les fonctionnaires et les élèves.
La vraie question n’est donc pas seulement de constater cette dépendance. La vraie question est la suivante : comment transformer cette faiblesse en opportunité pour les jeunes ?
1. Lubumbashi et Kolwezi : des villes minières affamées de produits frais
1.1. Des villes qui mangent beaucoup
Lubumbashi et Kolwezi ne sont pas de simples villes provinciales. Ce sont des pôles économiques majeurs, des carrefours de circulation de biens, d’argent et de main-d’œuvre. À elles seules, elles concentrent une population importante, des ménages aux revenus inégaux, des travailleurs du secteur minier, des transporteurs, des commerçants, des étudiants, des fonctionnaires et toute une économie de services qui dépend du mouvement des mines.
Mais toute cette population a un besoin commun, incontournable, quotidien : manger.
Le mineur qui descend au puits, le creuseur qui passe sa journée à chercher le minerai, le chauffeur de camion, la vendeuse du marché, l’ouvrier, le garde de sécurité, l’étudiant en cité universitaire — tous consomment chaque jour du maïs, de l’huile, des légumes, de la viande, des œufs, du lait, du riz et parfois du poisson. Et plus la ville grandit, plus cette demande s’élargit.
Le problème, c’est que l’offre locale ne suit pas toujours. Résultat : les marchés se tournent vers les produits venus d’ailleurs. La Zambie, en particulier, s’est imposée comme fournisseur officieux et régulier de la région.
1.2. Pourquoi la Zambie a pris cette place
Si les camions zambiens entrent si facilement dans l’économie locale, ce n’est pas seulement parce qu’ils sont proches. C’est aussi parce qu’ils répondent à un vide. Là où la production locale est insuffisante, irrégulière ou mal organisée, le marché est automatiquement capté par celui qui peut livrer vite, en quantité, et à des prix compétitifs.
La Zambie a compris depuis longtemps une chose simple : là où il y a une ville qui consomme, il y a un marché. Et là où il y a des mines, il y a de l’argent en circulation. Donc il y a un débouché assuré pour l’agriculture, le maraîchage, l’élevage et les produits transformés.
Pendant ce temps, de l’autre côté de la frontière, beaucoup de jeunes du Haut-Katanga et du Lualaba continuent de considérer l’agriculture comme un plan B, un métier de dernier recours, ou une activité trop lente face à l’attrait des mines. Cette perception coûte cher.
1.3. Le coût caché de cette dépendance
Derrière chaque sac de tomates importé, derrière chaque camion de légumes, derrière chaque cargaison de vivres qui passe la frontière, il y a une réalité économique lourde : des devises qui sortent, des emplois qui ne sont pas créés localement, et une souveraineté alimentaire qui reste fragile.
Quand une province riche importe ce qu’elle peut produire, elle perd sur plusieurs tableaux :
- elle finance l’économie d’un autre pays ;
- elle laisse ses propres champs sous-exploités ;
- elle rate des opportunités d’emploi pour les jeunes ;
- elle entretient une dépendance qui fragilise les ménages dès que les prix montent ou que les frontières se compliquent.
Autrement dit, cette dépendance alimentaire est une fuite silencieuse de richesse. L’argent gagne les mines, mais il ressort aussitôt par l’assiette.
Et c’est justement là que l’agriculture devient stratégique.
2. L’or noir des mines ne se mange pas : pourquoi l’agriculture est le vrai placement sûr
Dans le langage courant, on dit souvent que les mines sont “l’or noir” ou la grande chance du Katanga et du Lualaba. C’est vrai. Les mines ont créé des villes, des emplois, des fortunes, des routes, des circuits commerciaux et des ambitions. Mais il faut aussi dire une vérité simple : le cuivre ne nourrit pas un ventre vide.
2.1. Quand le mineur gagne, le vendeur de nourriture gagne aussi
Prenons un exemple concret. Un mineur ou un creuseur peut gagner 100 dollars dans une bonne journée. C’est beaucoup, surtout dans un contexte local. Mais il ne garde pas tout. Une partie importante part immédiatement dans l’alimentation : le repas du midi, le dîner, les provisions pour la famille, l’eau, les condiments, le petit-déjeuner, parfois même la restauration sur le site minier.
Autrement dit, celui qui vend à manger au mineur capte une part régulière de cette richesse, sans descendre sous terre, sans risque de coupure brutale comme dans l’extraction, et sans dépendre entièrement du cours mondial du cuivre.
Le vrai business autour des mines n’est pas seulement dans le minerai. Il est aussi dans ce que les mineurs consomment chaque jour.
2.2. L’agriculture répond au besoin primaire absolu
Avant l’argent, il y a le ventre. Avant les ambitions, il y a le repas. Avant les grands discours sur la croissance, il y a la faim. C’est ce qui fait de l’agriculture une activité fondamentale.
Une ville peut vivre sans grand luxe pendant un temps. Mais elle ne peut pas vivre longtemps sans nourriture. C’est pourquoi l’agriculture reste l’un des secteurs les plus sûrs au monde : elle répond à un besoin permanent, incompressible et quotidien.
Dans une région comme le Haut-Katanga ou le Lualaba, cette réalité est encore plus forte. Les travailleurs des mines, les familles des villes, les chantiers, les marchés, les écoles, les restaurants, les cantines et les camps miniers créent une demande continue. Celui qui sait produire régulièrement de quoi nourrir ce monde détient une position économique solide.
2.3. Pendant que les prix des minerais fluctuent, la faim, elle, ne fluctue pas
Le marché des minerais peut changer brutalement. Les prix montent, descendent, se négocient ailleurs, subissent les tensions internationales, les politiques commerciales, les conditions d’exportation et les rapports entre États. Une mine peut ralentir, une entreprise peut suspendre ses activités, un chantier peut fermer.
Mais la faim, elle, ne négocie pas. Elle revient chaque jour. Elle n’attend pas la reprise du cuivre. Elle ne dépend pas des spéculations mondiales. Elle impose sa loi à tout le monde.
C’est ce qui fait de l’agriculture un placement plus stable qu’on ne le pense. Celui qui nourrit une ville ne dépend pas seulement des cycles du marché mondial. Il dépend d’un besoin humain de base, local, massif et constant.
2.4. Le paradoxe du creuseur qui achète des tomates venues de loin
Il y a quelque chose de profondément ironique dans certaines scènes du Katanga. Un creuseur qui travaille à quelques kilomètres d’une zone agricole fertile peut acheter des tomates venues de Zambie, alors que ces tomates pourraient pousser localement si les conditions étaient réunies. Un ménage de Kolwezi peut payer des légumes importés, alors que des jeunes de la province cherchent un emploi sans toujours voir les champs comme une possibilité réelle.
Ce paradoxe doit servir d’électrochoc. Car il révèle une évidence trop longtemps ignorée : le marché alimentaire local est là, massif, stable et accessible. Ce n’est pas l’absence de besoin qui bloque. C’est l’absence d’organisation, d’investissement et de vision.
3. Que manque-t-il aux jeunes pour investir dans l’agriculture ?
Dire que l’agriculture est une opportunité ne veut pas dire que tout est facile. Les jeunes du Haut-Katanga et du Lualaba ne manquent pas d’intelligence ni d’énergie. Ils se heurtent à des obstacles bien réels.
3.1. L’accès difficile à la terre
Le premier obstacle reste souvent le foncier. Trouver une terre accessible, sécurisée, bien située et exploitable n’est pas simple. Entre les coûts, les formalités, les conflits de droits coutumiers, les incertitudes administratives et la peur de perdre l’investissement, beaucoup de jeunes abandonnent avant même de commencer.
3.2. Le manque de mécanisation et de techniques modernes
L’agriculture est encore trop souvent perçue comme une activité de survie, faite à la houe, avec peu d’outils modernes, peu d’irrigation, peu de semences améliorées et peu d’encadrement technique. Sans mécanisation, sans formation et sans équipements adaptés, les rendements restent faibles.
3.3. L’accès limité au crédit agricole
Les banques financent plus facilement ce qui est visible, rapide et rassurant. Or l’agriculture demande de la patience, de la compréhension du cycle de production et une lecture fine du risque. Beaucoup de jeunes n’ont ni garanties solides, ni historique bancaire, ni appui structuré. Résultat : le crédit agricole reste difficile d’accès.
3.4. Les routes de desserte agricole dégradées
Même quand on produit, encore faut-il évacuer. Et là, les routes de desserte agricole deviennent un véritable goulet d’étranglement. Quand les produits pourrissent avant d’arriver au marché, quand les camions s’embourbent, quand les coûts de transport explosent, l’agriculture perd de sa rentabilité.
3.5. La préférence sociale pour les mines
C’est un autre frein, plus psychologique, mais tout aussi puissant. Dans l’imaginaire collectif, les mines représentent l’argent rapide. L’agriculture, elle, est souvent vue comme lente, incertaine et peu prestigieuse. Cette préférence sociale détourne beaucoup de jeunes d’un secteur pourtant porteur.
3.6. Le manque de transformation locale
Enfin, il y a un problème structurel : on produit peu, et on transforme encore moins. Tout part brut ou presque. Peu de farine locale, peu de conserves, peu d’huiles bien valorisées, peu de chaînes de froid, peu d’industries agroalimentaires portées par les jeunes. Résultat : la valeur ajoutée échappe à la province.
Les filières porteuses, les appuis possibles et un modèle qui prouve que c’est faisable
Après avoir posé le constat, il faut maintenant passer au concret. Parce qu’un article utile ne doit pas seulement dénoncer un problème. Il doit aussi ouvrir des portes. Et dans le cas du Haut-Katanga et du Lualaba, les portes existent. Les opportunités agricoles sont là, visibles, parfois même à portée de main. Encore faut-il savoir où regarder, dans quelles filières investir, et avec qui avancer.
4. Opportunités concrètes par filière
4.1. Maïs, manioc, riz : produire localement pour remplacer l’importation
Dans les villes minières, le maïs n’est pas un simple produit agricole. C’est une base de l’alimentation quotidienne. C’est l’assiette du travailleur, de l’étudiant, de la famille modeste comme du ménage aisé. Le problème, c’est que la demande est plus forte que l’offre locale régulière.
Produire du maïs localement, c’est viser un marché immense. C’est aussi réduire la dépendance aux importations et aux fluctuations des prix venus d’ailleurs. Même logique pour le manioc et le riz. Ces produits font partie des habitudes alimentaires, et leur consommation ne baisse pas. Au contraire, avec l’urbanisation, elle augmente.
Le vrai enjeu ici n’est pas seulement de produire. C’est de produire de façon régulière, de qualité, en quantité, et avec une logistique qui permet d’approvisionner les villes sans rupture.
4.2. Maraîchage : le cycle court qui peut nourrir vite et rapporter vite
Le maraîchage reste l’une des portes d’entrée les plus accessibles pour les jeunes. Tomates, oignons, choux, amarantes, carottes, concombres, épinards : ce sont des produits à cycle court, à forte demande, et avec des débouchés immédiats dans les marchés urbains, les restaurants, les hôtels, les cantines et les camps miniers.
C’est une filière intéressante parce qu’elle permet de démarrer plus vite que d’autres activités agricoles lourdes. Avec une bonne maîtrise de l’eau, des semences et de la protection phytosanitaire, un jeune peut commencer petit, apprendre vite, vendre rapidement et réinvestir.
Le maraîchage, c’est souvent là que beaucoup d’agripreneurs commencent à comprendre la logique du marché.
4.3. Élevage : poulets de chair, œufs, petits ruminants
Dans une ville comme Lubumbashi ou Kolwezi, la demande en protéines animales est permanente. Les poulets de chair, les œufs, les chèvres, les moutons et parfois les porcs répondent à une consommation régulière, familiale et commerciale.
L’avantage de l’élevage, c’est qu’il peut être combiné avec d’autres activités. Les fientes peuvent servir d’engrais. Les résidus agricoles peuvent nourrir certains animaux. Et le marché reste relativement large : ménages, hôtels, cérémonies, restaurants, marchés de quartier, entreprises et camps de travailleurs.
Le poulet de chair, par exemple, peut devenir un petit business sérieux si le jeune maîtrise trois choses : l’alimentation, la santé animale et l’écoulement.
4.4. Pêche et aquaculture : un potentiel sous-exploité
La pêche et l’aquaculture sont encore sous-exploitées, alors qu’elles pourraient jouer un rôle important dans l’approvisionnement local. Certaines zones disposent de cours d’eau, de plans d’eau ou d’espaces pouvant être aménagés pour l’élevage de poissons.
Le poisson est un produit très demandé. Il nourrit les familles, les marchés populaires, les restaurants et même les ménages plus aisés. Pourtant, l’offre locale reste souvent insuffisante, ce qui pousse encore vers l’importation ou les circuits irréguliers.
Développer l’aquaculture, ce n’est pas seulement faire des étangs. C’est créer une chaîne économique : alevins, alimentation, suivi technique, transformation, transport et vente.
4.5. Transformation agroalimentaire : là où la vraie valeur se crée
Produire, c’est bien. Transformer, c’est mieux. C’est souvent là que se trouve la vraie marge.
Farine de maïs, semoule, huile, légumes lavés et conditionnés, tomates en purée, aliments pour bétail, produits séchés : la transformation agroalimentaire permet de garder la valeur dans la province. Elle réduit les pertes post-récolte et crée des emplois supplémentaires.
Un jeune qui transforme ne vend pas seulement des kilos. Il vend de la commodité, de la conservation, de la qualité et du temps gagné pour le consommateur. C’est une logique d’entreprise, pas seulement de production.
4.6. Services agricoles : un marché dans le marché
Tout le monde ne doit pas forcément devenir producteur direct. Autour de l’agriculture, il y a aussi les services : vente de semences, d’engrais, de produits phytosanitaires, location de tracteurs, labour mécanisé, transport agricole, stockage, emballage, irrigation, maintenance de matériel.
C’est un angle souvent négligé. Pourtant, dans une économie agricole, les services sont essentiels. Ils peuvent être plus rapides à lancer que la production elle-même, et ils permettent de capter une partie de la chaîne de valeur sans posséder de grandes superficies.
5. Sociétés et structures qui peuvent encourager l’agribusiness
5.1. L’ANAPI : un point d’entrée pour structurer un projet
L’Agence Nationale pour la Promotion des Investissements peut jouer un rôle utile pour les jeunes qui veulent formaliser un projet sérieux. Elle peut servir de point de départ pour comprendre les démarches, monter un dossier et donner plus de crédibilité à une initiative d’agribusiness.
Pour beaucoup de jeunes, le problème n’est pas seulement l’idée. C’est la structuration du projet. Et là, un guichet comme l’ANAPI peut aider à passer du rêve au dossier.
5.2. FOGAREC : réduire une partie du risque
Le crédit agricole fait peur aux banques, justement parce que l’agriculture comporte des risques : météo, maladies, marché, transport. Un mécanisme de garantie comme le FOGAREC peut contribuer à rassurer les institutions financières en couvrant une partie du risque.
Pour le jeune agripreneur, cela peut faire la différence entre un refus et un financement. Mais encore faut-il que l’information circule et que les projets soient bien préparés.
5.3. Chambres d’agriculture provinciales : un appui technique de proximité
Les chambres d’agriculture provinciales, lorsqu’elles fonctionnent efficacement, peuvent jouer un rôle d’accompagnement technique, de plaidoyer et de mise en relation. Elles sont importantes parce qu’elles rapprochent les producteurs des besoins réels du terrain.
Le jeune ne doit pas être seul. Il a besoin d’un encadrement sur la planification, la production, la commercialisation et la gestion.
5.4. Coopératives minières : des partenaires financiers potentiels
C’est un point important. Certaines coopératives minières ou entreprises liées aux mines cherchent aujourd’hui à diversifier leurs activités ou à sécuriser leur environnement économique. L’agriculture peut devenir un terrain de partenariat.
Pourquoi ? Parce qu’un camp minier, une coopérative ou une entreprise extractive a besoin de nourrir son personnel. Elle peut donc avoir intérêt à soutenir ou financer des projets agricoles locaux pour sécuriser son approvisionnement.
5.5. ONG et organisations internationales
Des structures comme l’IITA, la FAO ou d’autres programmes de développement apportent parfois de la formation, des intrants, des semences améliorées, de l’appui technique ou un accompagnement de terrain. Elles ne résolvent pas tout, mais elles peuvent aider à lancer ou professionnaliser un projet.
Le défi, pour les jeunes, est de savoir repérer ces opportunités, répondre aux appels à projets et se rendre visibles.
5.6. Les banques locales : une piste à explorer avec des dossiers solides
Rawbank, EquityBCDC, TMB et d’autres banques présentes dans la région peuvent proposer des produits de financement, parfois spécialisés ou adaptés à certaines activités. Le problème n’est pas seulement l’existence du crédit. C’est l’accès à ce crédit.
Un projet agricole bien monté, avec marché identifié, prévisions réalistes et partenaires crédibles, a plus de chances de convaincre. Il faut sortir de l’improvisation.
5.7. Ce qui manque encore : un vrai guichet unique pour jeunes agripreneurs
Malgré tous ces acteurs, il manque encore une chose essentielle : un guichet unique clair, pratique et accessible pour les jeunes agripreneurs.
Aujourd’hui, l’information est dispersée. Le jeune ne sait pas toujours vers qui aller. Il perd du temps entre les institutions, les banques, les ONG, les services techniques et les autorités. Il faut une structure capable de centraliser l’orientation, l’accompagnement, la formalisation et l’accès aux opportunités.
Sans cela, beaucoup de bonnes idées restent au stade de discours.
6. Modèle inspirant : quand une coopérative minière investit dans les champs
6.1. Une preuve que le lien mines-agriculture est possible
Le cas de certaines coopératives minières montre qu’il est possible de penser autrement. Quand une structure issue du monde minier investit dans l’agriculture, elle envoie un message fort : on peut faire coexister l’extraction et la production alimentaire.
L’idée n’est pas de remplacer les mines. L’idée est de comprendre que les mines créent de la demande, et que cette demande peut être servie localement si l’on investit intelligemment dans les champs.
6.2. Un projet agricole à grande échelle
Avec des centaines d’hectares mis en valeur et plusieurs millions de dollars investis, certains projets agricoles montrent déjà qu’un autre modèle est possible. Maïs, choux, tomates, légumes : ce ne sont pas des cultures décoratives. Ce sont des cultures de marché, destinées à nourrir des populations réelles.
Quand une coopérative met de l’argent dans la terre, elle ne fait pas de la philanthropie. Elle sécurise une chaîne d’approvisionnement, crée de l’activité et participe à la construction d’un écosystème local plus solide.
6.3. Passer de 1 % à 5 % des besoins de Kolwezi : un objectif révélateur
Même si un projet ne couvre qu’une petite part des besoins d’une ville au départ, il peut déjà peser lourd. Passer de 1 % à 5 % des besoins alimentaires d’une ville comme Kolwezi, par exemple, ce n’est pas anodin. C’est déjà une preuve qu’un marché existe et qu’il peut être capté localement avec une bonne organisation.
L’enjeu n’est donc pas d’attendre de tout couvrir d’un coup. L’enjeu est de commencer, de structurer, de croître et de prendre des parts de marché progressivement.
6.4. La leçon à retenir
La vraie leçon est simple : on peut mixer mines et agriculture. On n’est pas obligé d’opposer les deux. Au contraire, les mines peuvent devenir un moteur indirect pour l’agriculture si les acteurs économiques comprennent qu’un territoire minier a aussi besoin de manger, de transformer, de stocker et de produire localement.
Comment les jeunes peuvent saisir l’opportunité, et ce que l’État doit enfin faire
Les opportunités existent. Les marchés sont là. Les besoins sont réels. Mais entre le constat et l’action, il y a un passage obligé : l’organisation. Sans méthode, sans stratégie, sans appui, les jeunes resteront spectateurs d’un marché qu’ils auraient pourtant pu conquérir.
Cette dernière partie est donc la plus importante, parce qu’elle répond à la question centrale : que faut-il faire, concrètement, pour passer de la dépendance alimentaire à la souveraineté locale ?
7. Comment les jeunes peuvent-ils s’organiser pour saisir ces opportunités ?
7.1. Se regrouper en coopératives ou en petites sociétés
Le premier réflexe doit être collectif. Dans l’agriculture, le jeune isolé avance souvent lentement. Il manque de terre, de capital, de force de négociation et parfois d’accès au marché. En revanche, un groupe organisé peut mieux acheter, mieux produire, mieux transporter et mieux vendre.
La coopérative n’est pas seulement une structure administrative. C’est un outil de survie économique et de croissance. Elle permet de mutualiser les risques, d’attirer des partenaires, de négocier des intrants à meilleur prix et de peser davantage face aux acheteurs.
Pour les jeunes du Haut-Katanga et du Lualaba, c’est un point de départ très concret.
7.2. Chercher des partenariats avec les mineurs et les commerçants locaux
L’une des erreurs serait de croire que l’agriculture doit fonctionner seule, en vase clos. Au contraire, elle doit se connecter aux acteurs qui ont déjà un pouvoir d’achat : mineurs, creuseurs, coopératives minières, restaurateurs, hôtels, supérettes, marchés de quartier, transporteurs et grossistes.
Le jeune agripreneur doit apprendre à penser “client” dès le départ. Qui va acheter ? En quelle quantité ? À quel prix ? À quelle fréquence ? Dans quel format ?
Un projet agricole sans débouché est fragile. Un projet agricole branché sur un réseau local solide devient viable.
7.3. Cibler d’abord un marché de niche
Il n’est pas toujours nécessaire de vouloir nourrir toute la ville au départ. Il est souvent plus intelligent de commencer par un segment précis : restaurants, cantines, camps miniers, supermarchés, hôtels, écoles, foyers de travailleurs.
Ce marché de niche permet de mieux tester la qualité, d’ajuster la production et d’installer progressivement une réputation. Dans l’agrobusiness, la crédibilité se construit par la régularité.
7.4. Utiliser les réseaux sociaux pour vendre
Aujourd’hui, vendre ne se fait plus seulement au marché. Les réseaux sociaux deviennent de véritables vitrines commerciales. WhatsApp, Facebook, TikTok, les groupes communautaires et les pages locales peuvent aider à présenter les produits, annoncer les récoltes, publier les prix et organiser la livraison.
Le jeune qui sait communiquer peut transformer sa ferme en marque. Il ne vend plus seulement des tomates ou des œufs. Il vend de la confiance, de la disponibilité et un service.
7.5. Plaider pour des facilités foncières auprès des autorités provinciales
Le problème foncier reste l’un des plus lourds. Les jeunes doivent donc aussi apprendre à porter un plaidoyer auprès des autorités provinciales, territoriales et coutumières pour obtenir des facilités d’accès à la terre.
Il ne s’agit pas seulement de demander. Il faut présenter des projets sérieux, des plans de production, des perspectives d’emplois et des impacts locaux. Quand le dossier est solide, le plaidoyer devient plus crédible.
8. Le rôle attendu de l’État et des collectivités
8.1. Sécuriser le foncier agricole
L’État a une responsabilité majeure : rendre la terre plus accessible et plus sécurisée pour ceux qui veulent produire. Sans cela, les jeunes continueront à hésiter, et les investissements resteront faibles.
Il faut des mécanismes clairs, stables et transparents pour éviter les conflits et rassurer les porteurs de projets.
8.2. Réhabiliter les routes de desserte agricole
On ne peut pas parler de développement agricole sans routes praticables. Une route de desserte en bon état, c’est moins de pertes, moins de frais, plus de fluidité et plus de rentabilité pour les producteurs.
Quand les produits pourrissent faute de transport, c’est toute la chaîne qui s’écroule. Les routes ne sont pas un luxe : elles sont une condition de survie pour l’agriculture.
8.3. Protéger temporairement certains produits locaux
Dans certains cas, une politique de protection temporaire peut aider à faire émerger des filières locales. Cela peut passer par des ajustements fiscaux, des taxes à l’importation ou des mesures de soutien ciblées pour donner un peu d’oxygène aux producteurs locaux.
L’objectif n’est pas de fermer les frontières. L’objectif est de permettre à la production locale de grandir avant d’être écrasée par la concurrence extérieure.
8.4. Encourager l’agribusiness par des incitations fiscales
L’agriculture moderne ne se développera pas seulement avec des discours. Elle a besoin d’un environnement favorable : fiscalité incitative, simplification administrative, accès aux intrants, facilitation de l’investissement, appui à la transformation et protection de l’entrepreneuriat local.
Quand l’État comprend que l’agriculture crée des emplois, stabilise les prix et renforce la souveraineté alimentaire, il doit l’accompagner comme un secteur stratégique.
Conclusion : transformer la colère en déclic entrepreneurial
Le tableau est clair. À Lubumbashi comme à Kolwezi, on importe encore trop de ce qu’on peut produire. Les camions qui traversent Kasumbalesa ne sont pas seulement le symbole d’un commerce transfrontalier. Ils sont aussi le signe d’une faiblesse locale, d’une occasion manquée, d’un marché que les jeunes auraient pu capter.
Mais cette réalité n’est pas une fatalité. Elle peut devenir un point de départ.
Le mineur a besoin de manger chaque jour. Le commerçant a besoin de vendre chaque jour. La ville a besoin d’être approvisionnée chaque jour. Et celui qui produit à manger détient un client sûr, constant et proche.
C’est là que se trouve la vraie opportunité. Pas dans la nostalgie des mines, mais dans l’intelligence de l’offre locale. Pas dans l’attente d’un emploi rare, mais dans la création d’une activité utile. Pas dans la dépendance aux camions venus d’ailleurs, mais dans la reconquête du marché par les jeunes de chez nous.
La colère ressentie à Kasumbalesa ne doit pas rester une indignation. Elle doit devenir un déclic entrepreneurial. Un appel à créer, à semer, à transformer, à livrer, à organiser et à bâtir.
Aux jeunes : l’agriculture n’est pas un dernier recours. C’est une stratégie.
Aux investisseurs : il y a ici un marché réel, profond et durable.
Aux autorités : sécuriser la terre, les routes et l’environnement des affaires, c’est investir dans la souveraineté alimentaire.
Le futur du Katanga et du Lualaba ne se joue pas seulement sous terre. Il se joue aussi dans les champs.
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